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« Nos vies comptent aussi » : les gens du voyage dénoncent les politiques discriminatoires de la métropole de Lille

Des employés encravatés se penchent aux fenêtres pour observer la foule en colère. Ce 12 avril 2024, une centaine de voyageurs du Nord et quelques gadjos venus en renfort font face à l’imposante tour vitrée de la Métropole Européenne de Lille (Mel). Les femmes donnent le tempo et tiennent à bout de bras les pancartes colorées portant leurs revendications. « Laissez-nous respirer, on veut notre dignité », scande Sue Ellen, le regard fixé vers les étages du building. Ses deux grandes sœurs sont à ses côtés. Depuis 11 ans, elles portent avec d’autres habitantes de l’aire d’accueil d’Hellemmes-Ronchin (59), la voix des voyageurs de la métropole. En 2022, elles ont créé l’association Da So Vas, « entraide » en romani. Elles lancent aujourd’hui un appel de détresse :

« On est traités comme des bagnards qui n’ont commis pour crime que d’être nés. »

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Depuis 2013, les trois soeurs luttent pour la dignité des voyageurs du Nord. /
Crédits : Jeremie Rochas

La Mel assure la gestion et l’entretien de quelque 520 emplacements répartis sur 14 aires d’accueil permanentes de gens du voyage. Une offre d’équipement bien insuffisante puisque environ 300 familles restent sur le carreau, contraintes à l’errance et à l’occupation de terrains illicite, faute de places de stationnement disponibles. En cause, le refus de plusieurs villes de plus de 5.000 habitants de respecter leur devoir d’accueil des gens du voyage pourtant inscrit dans la loi Besson. En 2017, Médiacités dénombrait déjà 22 communes hors-la-loi dans la métropole lilloise.

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La marche pour la dignité s’est tenu le 12 avril 2024 à Lille, à l’appel de l’association Da So Vas. /
Crédits : Jeremie Rochas

Pour faire face à cette situation, la métropole de Lille adopte à partir de 2022 une politique répressive, pour contraindre les habitants à quitter les aires d’accueil en limitant leur durée de séjour. Mais la plupart des familles sont installées depuis des décennies et sont aujourd’hui sédentarisées. Elles n’ont pas l’intention d’abandonner leurs lieux de vie et de mettre en péril la scolarité de leurs enfants, leur emploi ou leur suivi médical. Une nouvelle conciliatrice aux « méthodes brutales » aurait alors été nommée par la Mel pour appliquer ces objectifs. Début avril, quatre signalements ont été transmis à la Défenseuse des Droits et relatent des situations d’expulsions abusives, de privations de libertés, de contrôles intrusifs et de mises en danger des voyageurs. De son côté, Anina Ciuciu, avocate de l’association Da So Vas, envisage de saisir la justice si la Mel ne change pas son fusil d’épaule :

« Nous demandons la mise en œuvre immédiate d’une charte des droits fondamentaux des habitants des aires d’accueil. »

Exil forcé

« Le café, noir ou sucré ? » David n’a pas pour habitude de laisser ses visiteurs à la porte de sa caravane. « Même l’huissier, je lui ai servi une limonade », s’amuse le patriarche de 59 ans, en rallumant une Marlboro. En mars 2022, il a été expulsé de l’aire d’accueil sur laquelle il vivait avec ses quatre enfants. Depuis, il traîne sa caravane dans la métropole lilloise, « de terrain sauvage en terrain sauvage ». Mais après une trentaine d’années de vie à la frontière belge, David n’a pas dit son dernier mot :

« Le jour de l’expulsion, le responsable des gens du voyage à la Mel m’a promis qu’il me retrouverait un emplacement pour ma famille à Wattrelos. Ça fait deux ans que j’attends mais il ne me répond plus au téléphone. »

Le voyageur a été mis dehors au motif d’impayés et d’entorses au règlement, comme l’ensemble des occupants de l’aire d’accueil. Une décision brutale aux airs de punition collective. « Ils ont jeté dehors des personnes gravement malades, en insuffisance cardiaque ou dialysées. Ça ne leur a fait ni chaud ni froid », assure-t-il. « Mon neveu de 12 ans était atteint d’un cancer sous chimiothérapie et suivi à domicile. Il est décédé huit mois après l’expulsion ». L’intercommunalité en a depuis profité pour rénover l’aire d’accueil en vue d’accueillir d’autres voyageurs.

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Plusieurs personnes gravement malades ont été expulsées des aires d’accueil. /
Crédits : Jeremie Rochas

Le mois dernier, le père de famille a trouvé refuge à l’arrière du centre commercial de Villeneuve d’Ascq, dans une petite clairière collée à un parking de résidence. Il s’y est installé avec une centaine d’autres voyageurs, tous refoulés par la Mel. Parmi eux, une trentaine d’habitants mis à la porte de l’aire d’accueil de Wattignies le 20 février, dans le creux de l’hiver.

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À Villeneuve d’Ascq, une centaine de voyageurs expulsés des aires d’accueils vivent désormais à côté d’une déchèterie sauvage. /
Crédits : Jeremie Rochas

Au milieu d’un tas de déchets déversés par des riverains, des gamins déscolarisés depuis leurs expulsions s’amusent avec les chiens. De temps à autre, le camion bleu de l’antenne scolaire mobile dispense quelques heures d’enseignement aux plus jeunes. « Ils ne vont pas à l’école, alors c’est l’école qui vient à eux », se console l’instituteur ambulant.

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Sur le terrain sauvage de Villeneuve d’Ascq, des dizaines d’enfants sont déscolarisés après avoir été expulsés des aires d’accueil. /
Crédits : Jeremie Rochas

Depuis peu, les ennuis commencent à arriver et ils devront bientôt reprendre la route. « La semaine dernière, un gars est venu en pleine nuit pour crever nos pneus de caravanes », souffle David, qui énumère ses difficultés à occuper illicitement des terrains. « La police est déjà passée et quelqu’un de la mairie nous a dit qu’on n’était pas les bienvenus dans sa ville. » Dans une spirale infernale, les familles sont chassées de chaque terrain, sujettes aux amendes et aux saisies de véhicules. En 2018, la loi est venue encore renforcer les sanctions pénales en cas « d’occupation illicite de terrain » et a doublé les peines encourues. Désormais, les voyageurs risquent une peine d’un an d’emprisonnement et de 7.500 euros d’amende.

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L’antenne scolaire mobile dispense quelques heures d’enseignement sur les terrains occupés par les voyageurs. /
Crédits : Jeremie Rochas

À LIRE AUSSI : La Métropole de Lille veut expulser des dizaines d’habitants d’une aire d’accueil des gens du voyage

« Tri des voyageurs »

Depuis 2022, ces expulsions sèches – sans relogement – sont devenues monnaie courante. La Mel s’est donnée comme objectif « d’améliorer la gestion locative par la responsabilisation des familles, en menant des actions de prévention afin de réduire des impayés ». Pour ce faire, elle utilise le prétexte de la réhabilitation des aires pour se séparer des familles jugées indésirables. « Quand une aire d’accueil ferme pour travaux, elle est souvent surpeuplée et beaucoup de familles n’ont pas signé de contrat d’occupation. C’est alors facile de les mettre dehors. À la réouverture de l’aire, la Mel trie les gens des voyages », constate Sue Ellen.

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À Wattignies, une quinzaine d’enfants habitant l’aire d’accueil ont été expulsés en février dernier. Ils seraient aujourd’hui déscolarisés. /
Crédits : Jeremie Rochas

C’est comme ça que Cindy, secrétaire de l’association Da So Vas, s’est fait expulser de l’aire de Seclin en novembre 2022. Elle avait accepté de quitter son emplacement le temps de la remise à niveau des sanitaires. Et puis après trois mois d’attente, la jeune grand-mère de 46 ans s’est retrouvée enfermée dehors. « J’étais avec ma petite fille dans les bras, dans le gel de l’hiver, j’ai demandé à la conciliatrice de la Mel sur quel emplacement j’allais être positionnée ». Encore choquée, elle explique que la salariée de la métropole lilloise lui aurait répondu :

« Toi, t’es trop sale, tu ne rentres pas. »

Sa fille, jeune majeure, présente ce jour-là, raconte la même scène. Dans une réunion de conciliation entre la Mel et des habitants, la conciliatrice a nié les faits.

De nouveau sur les routes, Cindy perd son emploi d’agent de la voirie quelques mois plus tard. « Tous les deux jours, j’appelais mon patron pour prévenir que j’allais être en retard, que la police était devant chez moi pour me faire bouger la caravane. À un moment, il en a eu marre », soupire la voyageuse de 46 ans.

À force de contestations, Cindy a réussi à retrouver une dalle à Seclin le mois dernier. D’autres n’ont pas eu cette chance. Accoudée à la fenêtre de sa caravane, elle jette des regards furtifs sur l’entrée de l’aire. Le mois dernier, la Mel a fait « une descente » avec la police et la ligue de protection des animaux pour distribuer des amendes aux propriétaires de chiens pas attachés. « Je pense que je vais reprendre la route. Ici, on est comme des prisonniers. Je suis rentré ici en pensant être tranquille mais en fait je ne peux plus le supporter ».

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En novembre 2022, Cindy a été expulsée de l’aire d’accueil de Seclin, sa petite fille sous le bras. /
Crédits : Jeremie Rochas

L’inflation et la hausse des charges ont aussi impacté les voyageurs, privés depuis toujours de l’aide personnalisée au logement (Apl) et des chèques énergies. De nombreuses familles ne parviennent plus à subvenir à leurs besoins et les impayés s’empilent. Ce sont les premières concernées par les procédures d’expulsion lancées par la Mel. « On est tous en surendettement. L’hiver, sur une aire d’accueil, la consommation de courant peut atteindre 400 euros par emplacement – en plus de l’eau et de la location de la dalle. On se retrouve avec des factures de 600 euros par mois », explique Carmen, la sœur aînée de Sue Ellen :

« Il reste seulement 600 euros pour vivre à une femme seule avec deux enfants à charge qui touche 1.200 euros… »

Objectif sédentarisation

Depuis six mois, Priscilla (1) est en dépression. Son téléphone à la main, elle se repasse en boucle les images de son expulsion de l’aire d’accueil de Comines. De l’arrivée de la police à la destruction du chalet qu’elle avait construit pour y installer les chambres de ses trois enfants, dont elle s’occupe seule. Des constructions jusque-là tolérées par la métropole, consciente du surpeuplement des aires. En un instant, elle a tout perdu pour des raisons qu’elle ignore encore :

« Je ne sais pas lire, je n’ai même pas compris le courrier de convocation au tribunal. J’ai expliqué que mes enfants étaient scolarisés, mais la conciliatrice n’a rien voulu savoir. »

Comme Priscillia, de nombreux habitants des aires en situation d’illettrisme se retrouvent noyés sous les factures et les courriers de mise en demeure. Ils prennent conscience de l’étendue de leurs dettes souvent trop tard, lorsque les délais sont dépassés.

La solidarité de sa communauté lui a permis de ne pas baisser les bras. Sa belle-mère l’a accueilli sur son emplacement juste en face de celui sur lequel elle a vécu pendant 15 ans, aujourd’hui condamné par des blocs de béton. Elles partagent désormais deux caravanes pour six personnes et l’intimité n’est plus qu’un lointain souvenir.

La conciliatrice aurait expliqué à Priscillia qu’aucun autre emplacement ne lui serait proposé. « Elle m’a conseillé de faire une demande de logement social mais je n’ai toujours pas eu de réponse », explique la mère célibataire de 33 ans, inquiète :

« On veut nous faire devenir sédentaire (en logement social). Mais moi je vis en caravane depuis que je suis née, j’angoisse dans les maisons. »

Pour libérer des places dans les aires d’accueil, la Mel affiche sa volonté « d’orienter les familles vers des solutions pérennes et adaptées d’habitat ». Inquiète pour la santé de ses enfants, Sue Ellen a cherché pendant de longs mois une alternative à l’aire d’accueil d’Hellemmes-Ronchin, un terrain pollué par deux usines voisines – en 2021, StreetPress racontait déjà la détérioration de la santé des habitants. Mais sans emplacement disponible, elle a été contrainte de se tourner vers le logement :

« On m’a contraint à changer de mode de vie mais je ne veux pas que tout le monde vive ça, ce n’est pas facile. »

Depuis 2012, le schéma départemental d’accueil et d’habitat des gens du voyage préconise la production de logements adaptés, permettant de prendre en compte la sédentarisation des voyageurs tout en conservant le mode de vie en caravanes. Mais les années passent et les projets ne sortent pas de terre. « La Mel n’est pas dans les règles au niveau de la loi. Un terrain doit être construit depuis deux ans mais ça ne bouge pas. Plus de 50 familles attendent leur place », s’exaspère la porte-parole de Da So Vas.

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Sous haute surveillance

Depuis 2017, l’obligation pour les voyageurs d’être munis d’un livret de circulation est abolie. Une discrimination de moins. Enfin presque puisque les habitants des aires d’accueil doivent toujours prévenir l’entreprise gestionnaire des aires d’accueil de chacun de leurs déplacements, sous menace d’être expulsé. Des barrières anti-caravanes contrôlent les entrées et sorties des voyageurs.

Le 1er avril 2022, un incendie s’est déclaré dans l’aire d’accueil d’Hellemmes-Ronchin et cinq caravanes ont été ravagées par les flammes. Le camion de pompiers est resté bloqué à l’extérieur, empêché d’accès par les fameuses barrières. Dans une vidéo postée en live sur la page Facebook de l’association Da So Vas, Sue Ellen commente la scène :

« Ce sont les garçons de chez nous qui ont éteint l’incendie. On peut avoir des gens qui crèvent, les pompiers n’ont pas accès. »

Cette fois, aucune victime humaine n’a été déclarée. Mais un chien est mort dans l’incendie et plusieurs habitants ont perdu tous leurs biens.

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Sue Ellen a quitté l’aire d’accueil de Hellemmes-Ronchin pour préserver la santé de ses enfants. /
Crédits : Jeremie Rochas

Pour empêcher les installations durables, les réprimandes se multiplient et les habitants ont maintenant interdiction formelle d’aménager un tant soit peu leur emplacement. Les potagers ou les pelouses en plastique sont ainsi prohibés. Priscillia s’irrite :

« On nous interdit même les barbecues et les piscines pour les enfants l’été. La Mel veut gérer toute notre vie. »

Les usages culturels et religieux des voyageurs n’y ont pas échappé. En mars 2023, le pasteur évangéliste qui exerce ses missions depuis 2015 auprès des familles de la métropole lilloise a reçu pour consigne de démonter certaines tentes qui permettaient jusqu’alors de réunir les fidèles plusieurs fois par semaine.

Le contrôle imposé par la Mel se veut aussi social. Le 4 septembre dernier, la conciliatrice de la Mel a débarqué par surprise sur l’aire d’accueil de Seclin à 7h du matin pour vérifier que les enfants respectaient bien la rentrée scolaire. Mercedes, une habitante de l’aire, se souvient s’être réveillée en panique : « Elle a toqué à la porte. J’ai cru que c’était la police. Elle m’a demandé si mes enfants étaient prêts pour l’école. Elle voulait vérifier si mon petit dormait encore. Elle est carrément montée dans ma caravane », insiste-t-elle. Cette intrusion lui a laissé un goût amer :

« Elle avait déjà été se renseigner au collège pour savoir si mes enfants allaient bien. Mais ce n’est pas son travail. »

« La Mel est censée gérer le logement et l’aménagement, pas les humains. Alors pourquoi c’est elle qui gère les gens du voyage. On n’est pas humains nous ? », s’interroge Sue Ellen en haussant les épaules.

Depuis une semaine, une pétition est en ligne pour demander la mise en place de la charte des droits fondamentaux des voyageurs du Nord. Elle a déjà réuni près de 15.000 signatures.

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À l’appel de l’association Da So Vas, une marche pour la dignité s’est tenu le 12 avril dernier à Lille. /
Crédits : Jeremie Rochas

À l’issue de leur marche pour la dignité, une délégation des voyageuses accompagnée de l’eurodéputée Marie Toussaint – tête de liste aux élections européennes sur la liste des Écologistes – ont été reçues par la Mel. Cette dernière s’est engagée à la mise en place d’une commission de conciliation concernant les cas d’expulsions et à la rédaction d’un nouveau règlement intérieur des aires d’accueil. Des promesses que les voyageurs souhaitent voir appliquées au plus vite prévient Sue Ellen :

« On ne lâchera pas l’affaire. Ce n’est que le début. »

Contactées, la Métropole européenne de Lille et la conciliatrice n’ont pas donné suite à nos demandes d’interview.

(1) Le prénom a été modifié.

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